L’archipel francophone de l’Amérique du Nord

 

 

Je remercie sincèrement Monsieur Palma Veerapen, doyen de la faculté des Sciences sociales et humaines de l’université de Maurice, les membres du Groupe de Recherche en Francophonie et mes collègues et amis du département d’études françaises de m’avoir permis de m’adresser à vous aujourd’hui.  En cette Journée internationale de la Francophonie, je suis très heureuse de présenter, dans les grandes lignes, mon pays adoptif, le Canada, aux étudiants de mon pays natal, cette belle île dont j’apprécie la chaleur – climatique autant qu’humaine – alors que mes compatriotes Canadiens bravent le plus profond de l’hiver.

 

J’aimerais d’abord situer la francophonie canadienne dans son contexte historique avant d’aborder avec vous certaines problématiques propres au Canada et, par extension, à l’Amérique du Nord francophone.  Au risque de vous décevoir, je ne vais pas me cantonner aux stéréotypes qui pourraient vous venir à l’esprit : les igloos, les grandes forêts boréales, les prairies gelées à l’infini, le bûcheron en veste à carreaux rouges et noirs, portant hache à l’épaule et coiffé d’un bonnet à la queue de raton laveur, les castors qui sont devenus notre emblème national, la neige, la neige, la neige.  Comme tous les stéréotypes, ceux-ci sont certes ancrés dans une certaine réalité, toute exagérée soit-elle, ou dans la réalité d’un certain moment.  Cependant, il me semble plus important, vu la distance qui sépare « mes » deux pays, d’essayer de faire vivre pour vous une francophonie actuelle, avec ses balbutiements identitaires et sa lutte pour survivre et s’épanouir.  Nous discuterons, encore une fois dans les grandes lignes, les enjeux et les ramifications d’une francophonie aussi bien plurielle que minoritaire dans une grande mesure.

 

  1. Contexte historique : la Nouvelle-France

Sans vous faire une leçon d’histoire, rappelons simplement que la colonisation de la Nouvelle-France remonte à 1608 avec la fondation de Québec, à l’emplacement du village autochtone Stadaconé, par Samuel de Champlain.  Bien entendu, les voyages d’explorations de Jacques Cartier avaient précédé cette première vague de colons dès 1534 et certains échanges commerciaux s’étaient ébauchés avec les populations autochones.  De Québec, la vague – ou vaguelette – française remonte le Saint Laurent pour fonder Ville-Marie (aujourd’hui Montréal, co-fondée par Paul Chomeday, sieur de Maisoneuve et Jeanne Mance, fondatrice de l’hôtel-Dieu) et de là, et au fil des ans, les explorateurs tels Cavelier de La Salle, Marquette, Jolliet, Le Moyne d'Iberville, Lamothe Cadillac ou La Vérendrye s’enfoncent plus profondément dans le continent pour étendre le territoire colonial français.  Parallèlement, les « voyageurs » ou « coureurs des bois », aussi explorateurs dans leur genre, suivent les rivières et établissent des contacts avec les populations autochtones pour pratiquer la traite des fourrures à exporter vers l’Europe.  L’expansion territoriale connue sous le nom de « Nouvelle-France » comprend donc non seulement le Québec actuel, mais le Canada et la grande majorité des États-Unis d’aujourd’hui si l’on excepte les treize états anglais du nord-est ainsi que les territoires du sud et de l’ouest contrôlés par les Espagnols. 

 

Comme je l’avais appris lors de ma scolarité au Couvent de Lorette – il y a « quelque » temps – je suppose que vous avez aussi appris, dans vos cours d’histoire d’Angleterre, que pendant la guerre de Sept Ans contre les Français, les soldats anglais dirigés par le général James Wolfe gagnent la bataille des plaines d’Abraham ;  donc, défaite pour les Français sous les ordres du général Louis-Joseph de Montcalm. Ce que les Québécois appellent « la Conquête (de 1759) » change le visage de l’Amérique du Nord.  L’Angleterre prend officiellement possession de la Nouvelle-France par le traité de Paris en 1763.  Le territoire de la Louisiane, beaucoup plus étendu que la Louisiane actuelle, reste entre les mains des Français jusqu’à sa vente par Napoléon à Thomas Jefferson, président de la jeune république américaine, en 1803.

 

Cette esquisse des plus brèves nous permettra cependant de cerner la francophonie nord-américaine actuelle.  Cet archipel[1] se compose de trois grandes îles, le Québec, l’Acadie (les provinces maritimes orientales du Canada) et la Louisiane, ainsi que d’une multitude d’îlots francophones disséminés à travers le continent comme, par exemple, en Ontario, au Manitoba dans la région de Saint-Boniface, ou en Alberta autour d’Edmonton et dans les régions de Rivière-la-Paix et de Saint-Paul.  Le phénomène se retrouve également aux États-Unis, dans l’état du Maine, du Minnesota et de l’Idaho entre autres.  Il arrive quelquefois que le « fait francophone » se résume à des noms de famille maintenant prononcés à l’anglaise ou carrément anglicisés, à des traces d’expressions françaises dans le parler local ou dans la toponymie, à des traditions ou événements culturels préservés au fil des siècles.[2]   Ainsi, la plupart des habitants de l’Idaho ne se rendent plus compte que leur capitale Boise (prononcé Boy – zie) est en fait un mot français, « boisé », ou que [Cor-da-lane] devrait se dire Coeur d’Alène.  Lafayette en Louisiane est devenue [la-fillette] et Des Moines en Iowa [dé-moy-ine].  Il n’empêche que les noms français abondent de par l’Amérique du Nord.  À Calgary, où j’habite au pied des montagnes Rocheuses, je peux emprunter l’avenue Brisebois, de là, je me rends à Grande Prairie ou au Lac la Biche dans le nord de la province de l’Alberta, à Fort Qu’Appelle en Saskatchewan ou à Laramie dans l’état du Wyoming, ville dont le nom découle de celui d’un trappeur, Jacques LaRamée, qui avait construit une cabane au confluent des rivières Laramie and Platte vers les années 1820.

 

Pour les raisons historiques mentionnées ci-dessus, je me permets d’élargir la francophonie canadienne à proprement parler afin de vous en exposer les nuances.  La réalité francophone à l’échelle continentale est bien moins homogène qu’on ne le pense, du Québec majoritairement francophone, où la Loi 101 réglemente l’utilisation du français, aux traces de français subsistant à peine dans certaines régions des États-Unis. 

 

  1. Francophonie en mouvance : généralités

 

1.      Le Canada, pays bilingue

 

Commençons par discréditer tout de suite un mythe qui persiste, celui du Canada, pays bilingue.  Le Canada est, au mieux, un pays « bilingue ».  Je m’explique : la Charte des droits et libertés définit clairement le statut du français dans le pays.  Sous l’entête Langues officielles du Canada, l’on peut lire

16. (1) Le français et l’anglais sont les langues officielles du Canada ; ils ont un statut et des droits et privilèges égaux quant à leur usage dans les institutions du Parlement et du gouvernement du Canada.

      (2)  Le français et l’anglais sont les langues officielles du Nouveau-Brunswick ; ils ont un statut et des droits et privilèges égaux quant à leur usage dans les institutions de la Législature et du gouvernement du Nouveau-Brunswick.

      (3) La présente charte ne limite pas le pouvoir du Parlement et des législatures de favoriser la progression vers l’égalité de statut ou d’usage du français et de l’anglais.

 

Les points suivants garantissent le droit des citoyens à employer le français et / ou l’anglais dans les débats et travaux du Parlement, dans les affaires saisies par les tribunaux établis par le Parlement, pour communiquer avec le siège ou l’administration centrale des institutions du Parlement ou du gouvernement du Canada, là où « l’emploi du français ou de l’anglais fait l’objet d’une demande importante » ou encore « l’emploi du français et de l’anglais se justifie par la vocation du bureau ».  Les lois, les archives, les comptes rendus et les procès-verbaux sont imprimés et publiés dans les deux langues et les deux versions des lois ont également force de loi.  Les mêmes droits s’appliquent à la législature du Nouveau-Brunswick.[3]

 

Ce qui veut dire qu’en fait, les organismes fédéraux se doivent d’offrir leurs services en français, du moins si l’emploi du français fait l’objet d’une demande importante.  Les gouvernements provinciaux ne sont, quant à eux, nullement tenus de faire la même chose, sauf pour le gouvernement du Nouveau-Brunswick qui, dès le rapatriement de la constitution canadienne de Westminster (Angleterre) en 1982, s’est constitué officiellement bilingue.  Les gouvernements provinciaux opèrent de façon unilingue, en anglais pour les huit provinces restantes et deux territoires, en français pour le Québec et en anglais et en innu pour le Nunavut.[4]  Il est clair que de nombreux fonctionnaires, dans toutes les provinces, parlent les deux langues officielles du pays, et qu’un effort est fait pour encourager le développement du bilinguisme dans la fonction publique.  Il n’empêche que les institutions provinciales ne sont pas tenues d’offrir leurs services en français. 

 

Sur le plan individuel, le même phénomène peut être constaté dans une certaine mesure.  L’Alberta, par exemple, est une province majoritairement anglophone alors que le Québec est francophone.  Si « être bilingue » veut dire que deux langues co-existent, dans ce cas, le Canada serait bilingue.  Au fait, on parlerait plutôt de « deux solitudes »[5] dans le cas du Canada, comme dans celui de la Belgique.  De nombreux immigrants provenant d’ici sont très étonnés, lorsqu’ils arrivent au Canada, de voir que le pays, qu’ils se représentaient comme l’île Maurice où l’on parle aussi bien français que créole ou anglais, se compose plutôt de blocs unilingues juxtaposés. 

 

2.      Le Canada, terre d’immigration

 

Je suis sûre que plusieurs d’entre vous ont des parents ou des amis qui ont émigré vers le Canada.  Selon le tableau suivant, provenant du site ministériel des Ressources humaines et du Développement des compétences,[6] il est clair que la croissance de la population canadienne par le biais de l’immigration influence, de par son ampleur, la texture même du pays.  Pour ramener le phénomène à l’échelle de la francophonie, nous constatons que les francophones d’ailleurs, de plus en plus nombreux, complexifient la francophonie canadienne.  À Montréal aujourd’hui, en plus des francophones de souche ou pure laine,[7] nous comptons une diaspora haïtienne conséquente, une petite diaspora mauricienne, des francophones d’Europe, d’Afrique, des Antilles et de l’Asie du Sud-Est.  Notre gouverneure générale, Michaëlle Jean, une immigrante haïtienne, est la première femme noire francophone à être nommée au poste de représentante de la reine d’Angleterre au Canada.

 

 

Croissance de la population par composante

 

L’afflux de francophones nés ailleurs accomplit deux choses, entre autres.  Elle augmente la demande pour les services en français dans des régions ou villes où la francophonie canadienne n’était pas nécessairement assez forte pour les réclamer.  À Calgary, par exemple, nous avons maintenant un système scolaire public francophone qui accommode des élèves à tous les niveaux, après avoir commencé avec les petites classes pour rajouter les suivantes au fur et à mesure que la population d’apprenants grossit.  L’école de la Rose sauvage (emblème de l’Alberta) et l’école Marguerite-Bourgeois (système francophone catholique) comprend des étudiants dont au moins un parent est de souche francophone et dont la langue parlée à la maison est – du moins en partie – le français.  De plus, le lycée Louis Pasteur offre le cursus du Ministère de l’Éducation nationale en France à ses expatriés, aussi bien qu’aux anglophones ou allophones qui veulent offrir à leurs enfants cette scolarité à l’européenne.  De plus, des écoles privées comme la Calgary French and International School et Montessori permettent aux francophones d’éduquer leurs enfants dans leur langue maternelle, augurant bien pour l’avenir de la langue, même en milieu minoritaire.

 

D’autre part, les immigrants francophones transforment la francophonie même du Canada.  Dans sa pluralité actuelle, celle-ci s’enrichit culturellement des expériences, de l’imaginaire, de l’ailleurs.  Ainsi, la littérature québécoise comprend tant les romans et pièces de Michel Tremblay, classiques des préoccupations et de la langue propre à Montréal, y compris le joual, que les romans du haïtien Dany Laferrière ou la poésie de Joël Desrosiers.  De même, les écrits d’Angèle Bassolé-Ouédraogo du Burkina enrichissent la littérature francophone de l’Ontario.  La globalisation de la francophonie canadienne, en augmentant les nombres et en élargissant les frontières, la rend vibrante et lui permet de s’ouvrir vers l’extérieur tout en lui permettant de rayonner, plurielle, hors de ses frontières. 

 

Pour l’immigrant francophone, l’expérience est également enrichissante.  Bien qu’il éprouve le clivage identitaire propre à l’exil et qu’il ressente un constant tiraillement entre sa terre natale et sa terre d’adoption ; bien qu’il se sente partout chez lui tout en ne se sentant chez lui nulle part, une part de lui étant éternellement absente où qu’il se trouve, ce « francophone des interstices »[8] s’enrichit de l’apport lexical, historique et culturel de son pays d’adoption.  Son imaginaire et son écriture se métissent à travers une esthétique maintenant plurielle.[9]  Cette écriture peut présenter certaines caractéristiques stylistiques propres à l’ambivalence spatiale ressentie par l’immigrant.  Ainsi les pronoms personnels ou adjectifs possessifs deviennent fluides, tantôt un « nous » englobant, exprimant l’appartenance, tantôt un « eux » soulignant l’exclusion, la marginalité, la tentative de protéger son identité d’ailleurs.  De la même manière, la géographie même a tendance à s’inverser.  Je vous donnerai un exemple tout simple : pour mes étudiants à l’université de Calgary, l’île Maurice est un pays exotique, un pays de rêve, de plages, de soleil et de chaleur ;  ils s’entassent au Centre français si j’arrive à parler du créole, de la littérature ou de la musique mauriciennes – surtout en hiver.  Par contre, vous ici, dans la chaleur moite du Réduit aujourd’hui, c’est la vue des amoncellements de neige à hauteur de maison que vous trouvez  « exotique ».  Monde à l’envers.  Monde qui m’a fait m’exclamer, alors que je voyais la neige sur les sapins pour la première fois, « on dirait une carte de Noël ! », à quoi on m’a répondu, « c’est l’inverse... c’est la carte de Noël qui ressemble à ce paysage ! ».  Monde à l’envers, instabilité stylistique qui reflète l’instabilité identitaire du migrant tout en élargissant son éventail expérientiel et en enrichissant la littérature franco-canadienne.

 

Il ne faudrait pas oublier non plus les immigrants allophones qui choisissent d’apprendre le français ou qui insistent pour que leurs enfants parlent couramment les deux langues officielles du pays.  Par exemple, Ying Chen, Chinoise d’origine, publie en français à Montréal. 

3.      Le concept d’immersion

De nombreux anglophones du Canada ont entendu l’appel du Premier Ministre Pierre Trudeau suite au rapport de Laurendeau et Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme (1969).  La première école d’immersion est établie à Saint-Lambert, au Québec, en 1967 et dix ans plus tard, l’on note la présence d’écoles d’immersion dans la plupart des régions au Canada.  Le système d’immersion scolaire, en dépit de certaines critiques qu’on pourrait lui faire,[10] joue un rôle primordial dans la diffusion du français à travers le Canada.  Les élèves provenant du système d’immersion acquièrent une appréciation de la langue et de la culture, ressentent une certaine affinité avec leurs compatriotes francophones et tissent des liens avec l’autre solitude.  Enfants de partout, peuple arc-en-ciel comme celui de Maurice, les jeunes Canadiens commencent à se rencontrer à travers leurs langues officielles tout en respectant les cultures d’origine de chaque individu.

 

3.      La « nation » québécoise

 

Pour en revenir à notre métaphore de la francophonie nord-américaine, j’aimerais maintenant vous indiquer, encore une fois en bref résumé, les grandes lignes socio-historiques qui pourraient qualifier les îles et îlots d’aujourd’hui. 

 

Comme dans les anciennes colonies de par le monde, 1960 a été une plaque tournante pour le Québec.  Même si la province n’a pas acquis son indépendance, elle s’est en fin de compte ouverte sur l’avenir.  Finie la politique conservatrice de Maurice Duplessis, basée uniquement sur les valeurs rurales et agricoles pour préserver la langue française et la religion catholique au Québec.  Le gouvernement de Jean Lesage nationalise au contraire l’industrie hydro-électrique pour offrir aux Québécois une institution bien à eux et dans laquelle peut se concentrer et s’épanouir le nationalisme naissant d’un peuple.  Le  gouvernement promeut également le développement industriel aux mains des francophones pour contrer l’hégémonie économique anglophone dans la province.  La scène culturelle s’anime et l’épanouissement des mouvements artistiques et littéraires s’amorce.  Entre la Révolution tranquille de 1960 et l’arrivée au pouvoir provincial, en 1976, d’un gouvernement souverainiste dirigé par René Lévesque (le parti Québécois), la notion de « Canadien français » disparaît petit à petit du lexique francophone québécois.  Cette appellation soulignait l’appartenance canadienne au détriment de la française ;  rappelant la Conquête, elle évoquait les brimades politiques et économiques du pouvoir anglophone, de la colonisation et de la domination d’un peuple par un autre.  Le mouvement vers une utilisation exclusive du terme « québécois » prend de l’ampleur au point que, dans les années 1990, la notion de Canadien français est périmée. 

 

 La lutte des Québécois pour rétablir leur identité propre, se nourrissant de leur patrimoine tout en se réaffirmant sur le plan politique et culturel, passe par l’idéal séparatiste d’un Québec indépendant.  Les luttes épiques au moment des referenda pour l’indépendance en 1980 et en 1995, tout en polarisant la province et le pays, développent au Québec le concept de « nation ».  Du reste, le Québec est membre de la Francophonie internationale au même titre que le Canada et le Premier Ministre du Canada, M. Stephen Harper (élections du 23 janvier 2006) a promis, pendant sa campagne électorale, de donner plus de place au Québec sur la scène internationale, renforçant par là l’idée contradictoire d’une province promue presque au rang de pays indépendant. 

 

Par ailleurs, il est intéressant de noter que les Québécois ont tendance à considérer les Canadiens comme des « étrangers », comme on l’a entendu à propos de M. Harper justement,[11] lors de la campagne électorale, alors que les Canadiens ont souvent l’impression de se retrouver dans un « foreign country » lorsqu’ils voyagent au Québec.[12]  Lors d’une présentation par l’administration de l’université de Calgary sur ses programmes d’échange internationaux il y a quelques années, j’ai été des plus surprises de noter, en première ligne, des accords officiels avec les universités... du Québec ! La « nation » québécoise donc se définit  par opposition (jusqu’à un certain point) à la nation canadienne, en premier lieu à cause de la langue.  Comme je l’ai mentionné plus haut, la Loi 101 prescrit l’utilisation du français dans toutes les sphères de la vie au Québec.

 

Cette fierté nationaliste se transmet également sur le plan économique avec l’essor fulgurant des multinationales québeçoises : Québecor, Lavallin, CGI, Jean Coutu, Softimage ou le Cirque du Soleil, par exemple.  Ce phénomène que l’on a nommé Québec Inc. est un des résultats tangibles de la Révolution tranquille et de la Réforme de l'éducation.  De la même manière, sur le plan culturel, une politique concertée encourage le développement des arts et de la littérature.  Le gouvernement provincial accorde son soutien aux auteurs et compositeurs qui sont souvent au centre du mouvement nationaliste/souverainiste (comme le sont – ou l’étaient – Gilles Vigneault et Félix Leclerc, par exemple).  Il facilite également l’essor et la distribution en investissant dans des maisons d’édition, des théâtres ou des compagnies cinématographiques qui ont pour mission de privilégier les productions culturelles québécoises.  Dès les années 1960, cette politique pratique, jointe au ferment créatif d’un peuple qui se réveille, comme après un long hiver, permet à la scène culturelle québécoise de s’imposer à l’échelle internationale.  La renommée des écrivains Gabrielle Roy (originaire du Manitoba mais ayant vécu de nombreuses années à Québec où elle est décédée en 1983), Anne Hébert, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Nicole Brossard n’est plus à faire, tout comme celle des chanteurs-compositeurs Leclerc, Vigneault, Charlebois, Roch Voisine ou Céline Dion.  

Les compagnies de théâtre montréalaises sont reconnues aujourd’hui pour l’originalité de leurs (re)productions.  Dans le domaine des arts plastiques, Jean-Paul Riopelle, graveur et peintre, a reçu des prix tant à l’échelle internationale tels le Prix Unesco de la Biennale de Venise et le Grand Prix de la Ville de Paris, qu’au Québec (les prix Louis-Philippe-Hébert et Paul-Émile Borduas).  Il est élevé au rang de Compagnon de l’Ordre du Canada et de Grand Officier de l’Ordre national du Québec (1994).  Ce dernier honneur illustre un autre moyen qu’emploie le gouvernement provincial pour encourager les artistes de tous genres et promouvoir les arts et la littérature.  Il va sans dire que le film québécois, documentaire, court métrage et long métrage, connaît un succès continu : je pense aux films de Claude Jutra, Jésus de Montréal ou Les invasions barbares  de Denys Arcand pour n’en citer que deux.

Le jeune Québécois qui grandit dans une société dont l’assise culturelle est clairement articulée, dont la politique économique et sociale tend vers une individualité marquée à l’intérieur du Canada, n’a aucun mal à s’identifier à sa « nation » et à vouloir planter son drapeau fleurdelisé à côté, sinon à la place du pavillon canadien aux fenêtres des dortoirs des villages olympiques. Dans la même optique, le Québec lui-même est parvenu à une maturité dans sa conscience de soi, ce qui lui permet de rayonner à l’échelle nord-américaine.  Depuis 1995, le gouvernement du Québec a une politique officielle à l’égard des minorités francophones du Canada qu’il administre par le biais de son Secrétaire aux Affaires inter-canadiennes (SAIC). Sous l’égide du ministère des Relations internationales, il maintient, en territoires états-uniens, plusieurs délégations qui offrent de l’aide financière et des compétences culturelles et techniques à de nombreux projets, notamment  en Louisiane.

 

4.      L’Acadie

 

Lorsque l’on parle de l’Acadie, on  ne se réfère pas à un lieu géographique précis.  Les Acadiens se définissent comme « un peuple dans un pays sans frontière »,[13] un peuple disséminé à travers la région maritime de l’est canadien.  Selon les statistiques du recensement de 1996, 32,5% de la population du Nouveau-Brunswick est francophone et  la très grande majorité s'identifie comme étant acadienne ou d'ascendance acadienne.  En Nouvelle-Écosse, les Acadiens comptent pour 3.8% de la population totale et dans l'Île-du- Prince-Édouard, la population acadienne représente 4.1% de la population.[14]

 

Les Acadiens sont un peuple d’errance, errance cristallisée dans le Grand Dérangement de 1755.  Cette année-là, les Anglais, ayant déjà conquis l’Acadie, qu’ils ont renommée Nouvelle-Écosse, se demandent que faire des Acadiens qui refusent obstinément de prêter serment de fidélité à l’Angleterre. Vu l’imminence d’un affrontement final entre les Anglais et Français pour la possession de la Nouvelle-France, les Anglais, fortement minoritaires, perçoivent le danger de ce peuple qui risque soit de renforcer l’ennemi, soit de se révolter.  Ils entourent donc les églises par un beau dimanche et arrêtent immédiatement les hommes assistant à la messe tout en permettant aux femmes et enfants d’aller d’abord chez eux, chercher argent et vêtements.  Les terres sont saisies pour être redistribuées plus tard à des colons anglais alors que 7 000 Acadiens sont déportés par bateau entre 1755 et 1763.  De nombreuses familles sont séparées et les Acadiens sont disséminés des côtes de la Nouvelle-Angleterre jusqu’à la Louisiane et même l’Angleterre et la France (à Belle-Ile-sur-Mer, entre autres). 

 

Le poème Évangéline, du poète américain Henry Wadsworth Longfellow (1847), raconte l’épopée d’Évangéline Bellefontaine, séparée de son fiancé Gabriel Lajeunesse, le jour de leur mariage.  Arrivée en Louisiane, Évangéline apprend que Gabriel l’y a précédée mais est parti depuis pour les Ozarks où elle se lance à sa poursuite.  Elle le retrouve sur son lit de mort, dans un hospice de Philadelphie où elle meurt aussi, peu de temps après lui.  Malgré les affirmations au contraire, les personnages du poème sont fictifs quoique ayant pris depuis des proportions mythiques.  Évangéline est le personnage emblématique de la diaspora acadienne, tant en Louisiane que dans l’est du Canada.

 

La survivance de ce peuple et son essor actuel n’en sont que plus extraordinaires.  Tout minoritaires qu’ils soient, tant du point de vue démographique que linguistique, les Acadiens du Nouveau-Brunswick évoluent dans une province où le français a part égale avec l’anglais aux niveaux fédéral et provincial.  De plus, les entreprises commerciales francophones connaissent un regain de succès économique et de nombreuses compagnies choisissent d’établir leur siège social dans la province, sûrs de pouvoir y trouver une main d’œuvre acadienne[15] compétente dans les deux langues officielles.  

 

Du point de vue culturel, l’Acadie vibre de concerts, d’échanges communautaires et d’activités de toutes sortes.  Antonine Maillet,[16] doyenne de la littérature acadienne, continue à publier des romans et à parler dans les milieux académiques et culturels sur la problématique acadienne.  Le poète Herménégilde Chiasson est maintenant lieutenant gouverneur de la province du Nouveau-Brunswick et les études acadiennes prennent de l’ampleur dans les universités francophones – et anglophones – de la région.  Les Éditions Bouton d’Or publient des livres de littérature jeunesse pour promouvoir le plaisir de lire en français chez les jeunes, le prix littéraire Hackmatak vise à primer les livres canadiens de qualité destinés aux jeunes de neuf à douze ans.  Le Prix France-Acadie récompense la création littéraire alors que les Prix Éloizes reconnaissent l’excellence dans les arts.  Dans le domaine musical, des artistes comme Marie-Jo Thério se font connaître et apprécier à travers l’Amérique du Nord et la France.  

 

Mentionnons également Carolyne Jomphe qui, elle, vient de Havre Saint-Pierre, sur la Bssse-Côte Nord du Québec.  Dans un sens, elle personnifie la résistance au mouvement qui prend racine, mouvement selon lequel le Nouveau-Brunswick deviendrait le point d’ancrage ou de ralliement de l’Acadie moderne, deviendrait l’Acadie en quelque sorte.  Québécoise d'origine acadienne ou Acadienne habitant le Québec, distinctions subtiles qui varient selon les circonstances et le contexte, Jomphe choisit de mettre en valeur son identité acadienne.  Sa chanson titre L’Acadie n’a pas de frontière fait écho au refrain qu’on entend répéter à propos de la culture acadienne, « l’Acadie n’est pas un lieu, c’est une manière d’être ».  Le quatrième centenaire de la fondation de l’Acadie en 2004 a offert un point de ralliement à la communauté, permettant aux Acadiens de partout de mettre en valeur leur riche contribution à la francophonie canadienne.  Dans un mouvement de ricochet, l’Acadie jouit aujourd’hui d’une reconnaissance internationale accrue. En effet, le Sommet de la Francophonie s’est tenu à Moncton en 1999, faisant de la ville hôtesse le centre de l’univers francophone ;  le quatrième Congrès mondial des Acadiens se déroulera à Caraquet, au Nouveau-Brunswick en 2009 (il s’est tenu à Moncton en 1994, à Lafayette et Abbeville en Louisiane en 1999 et à Grand Pré (Halifax), en Nouvelle-Écosse, en 2004).  Des Acadiens du Québec, de la Nouvelle-Écosse, de Martinique, du Nouveau-Brunswick, de Belgique, de France et de divers états des États-Unis assistent à ces réunions. Par exemple, jusqu’à 1 200 personnes se sont déplacées jusqu’en Louisiane en 1999.[17]  Il suffirait même de considérer le nombre de sites consacrés à l’histoire et à la culture acadiennes sur Internet pour comprendre à quel point la culture est vivante.[18] 

 

Un développement intéressant ces dernières années touche aux langues orales reliées aux différentes régions de l’archipel francophone nord-américain.  Déjà en 1968 à Montréal, Michel Tremblay écrivait sa pièce de théâtre Les Belles Soeurs en joual.  Depuis, de nombreux écrits reflètent le langage parlé dans leurs tournures de phrases, leur syntaxe et leur orthographe.  Ce mouvement suit en parallèle la revalorisation des langues minoritaires ou colonisées, autrefois marginalisées, en les ramenant vers le centre pour mieux les positionner par rapport au courant dominant du français dit standard.  Ainsi, nombre d’artistes acadiens produisent aujourd’hui de la poésie et de la musique en chiac[19] et les linguistes de l’université de Moncton se penchent sur l’étude tant de son utilisation en littérature que de son importance sociétale.

 

 

5.      Les cousins d’Amérique

 

Les Cadiens (comme ils préfèrent le dire, alors que les étrangers ont tendance à parler de « Cajuns », comme on le dit à l’anglaise) de Louisiane se considèrent proches parents des Acadiens des provinces maritimes canadiennes puisque, dans un grand nombre de cas, leur provenance remonte à la même région géographique.  Disséminés à travers la Louisiane, les Cadiens vivent encore dans des « paroisses », le nom historiquement donné aux cantons de Louisiane.  Leurs noms, même anglicisés, racontent l’histoire de leur épopée suite au Grand Dérangement mentionné plus haut.  Leur langue se teinte de vieux français et le poids anglophone des États-Unis pèse lourd sur l’épanouissement de leur culture.

 

Et pourtant, le français reste bien vivant en Louisiane et ce pas seulement dans les milieux académiques. Selon le recensement de 2000, 198 784 Louisianais de plus de cinq ans sont francophones, y compris 4 470 qui parlent le « français créole ».[20]  Le français de Louisiane, le parler cadien, est métissé d’anglais, soit dans le lexique, soit dans certaines structures de phrases, et quelquefois de créole.  Un organisme central au développement du français en Louisiane a été créé en 1968 par un acte de la législature pour, au départ,  préserver le noyau de francophones louisianais. D'après l'Acte 409, le CODOFIL (Conseil pour le développement du français en Louisiane) a le pouvoir de « faire tout ce qui est nécessaire pour encourager le développement, l'utilisation et la préservation du français tel qu'il existe en Louisiane pour le plus grand bien culturel, économique et touristique pour l'état ».[21]

 

Les défis rencontrés par les francophones de Louisiane semblent avoir été relevés avec un certain succès : le CODOFIL, en partenariat avec le Ministère de l’Éducation, nomme les enseignants dans les paroisses (commissions scolaires) qui offrent deux programmes, le français langue seconde et le français en immersion.  Du point de vue culturel aujourd’hui, il suffit d’écouter la musique d’un Zachary Richard pour en savourer la richesse et pour s’émerveiller de la capacité de survie d’un peuple, de sa langue et de sa culture.  Deborah J. Clifton publie de la poésie en français et en créole et Kirby Jambon est un poète cadien décidément oral, dont la cadence donne l’envie de danser.  Nous pourrions encore nommer Richard Guidry, la poète Beverley Matherne et May Waggoner, comme pour prouver le ferment créatif qui anime la francophonie louisianaise.  Le Festival international de Louisiane a pour but « [d’enrichir la communauté en célébrant sa culture native » tout en encourageant l’appréciation des arts, en promouvant le développement économique de la région et les échanges culturels aux niveaux national et international.[22]  Tout comme la musique cadienne et zydeco, la nourriture des Cadiens et Créoles[23] est renommée en Amérique du Nord et le tourisme offre un apport financier aux efforts communautaires.  Il est important de souligner que la francophonie louisianaise a su déjouer le piège de la folklorisation.  Loin d’offrir des spectacles pré-établis, destinés aux touristes et soulignant jusqu’au stéréotype la « couleur locale », les Cadiens ont su vivre leur culture et la partager avec les autres de la manière la plus efficace : en permettant aux artistes de se produire dans leur milieu naturel, ce qui encourage les jeunes à les émuler.

 

6.      Les îlots francophones

 

Le propre des îlots francophones d’Amérique du Nord est leur statut minoritaire.  Comme en Louisiane, les francophones des autres provinces du Canada et ceux des communautés encore plus minuscules, perdues dans certains états des États-Unis, vivent en présence d’une majorité anglophone vocale et puissante.  Pendant les années 1990, les chercheurs académiques ont beaucoup parlé de « contamination » du français par l’anglais, de perte au niveau culturel, d’assimilation, d’acculturation, d’étouffement.  Ces termes négatifs, ainsi que la métaphore de la maladie qui s’y rapportait, ne rendent pas justice à la francophonie nord-américaine et aux individus qui, quelquefois à la seule force de leur entêtement, réussissent à faire vibrer leur langue et leur culture. 

 

Il est vrai que les défis sont nombreux.  Pour n’en nommer que quelques-uns, une certaine érosion tant du point de vue linguistique que culturel peut se préciser dans le cas de foyers hétérogènes, où l’anglais a tendance à primer, ou dans le cas des enfants francophones  inscrits dans des systèmes scolaires anglophones et qui s’associent plus facilement à leurs pairs anglophones.  Le manque potentiel d’organismes de soutien ou d’organismes communautaires et la pénurie de ressources en français, librairies, médecins, avocats, foyers de culte, même l’affichage, font que vivre uniquement en français devient difficile. 

 

En outre, une communauté linguistique et / ou culturelle se retrouve dans ses personnages emblématiques, se dessine dans l’espace public (théâtres, bibliothèques, parcs) et se proclame dans les monuments (statuaire) à la gloire de ses citoyens de marque ;  éléments propres à l’identification de la collectivité, aux signes identitaires d’une communauté. La pénurie de ces points de référence « force la collectivité [...] à se penser dans l’altérité de la société d’accueil, en tant que traduction. »[24]    

 

Selon François Paré donc, les cultures diasporales, tout comme les cultures minoritaires, se retrouvent « pour ainsi dire sans territoire.  Sans espace identitaire réel. »[25] Cette façon de vivre, même inconsciemment, résulte en une attitude d’accommodement, voire d’effacement face à la culture dominante.  D’où l’importance des associations et des événements culturels communautaires pour faire le contrepoids et assurer l’épanouissement des arts littéraires, plastiques et dramatiques.  D’où aussi l’importance de reconnaître la pluralité actuelle des îlots francophones nord-américains.  Des tiraillements entre la francophonie de souche et les immigrants francophones, du Québec ou d’ailleurs, ne feraient que diluer les efforts nécessaires à bâtir une communauté vibrante.

 

Toujours selon Paré, la littérature propre aux îlots francophones en situation minoritaire porte les marques de ces enjeux identitaires.  Dans son livre intitulé Les littératures de l’exiguïté, l’auteur discute du rapport entre les marges (où vit une culture minoritaire) et le pouvoir, l’altérité et le logos.[26] Il est vrai que la littérature en français au Canada, comme bien des littératures postcoloniales, s’inscrit dans la marge – mis à part le Québec et possiblement l’Acadie.  Au tournant du 21e siècle, les écrivains francophones de l’Ontario, comme ceux des provinces de l’ouest et des Maritimes n’ont jamais été aussi nombreux et leurs écrits commencent à percer parmi les oeuvres en provenance du Québec, plus nombreuses et mieux (re)connues.  Jean-Marc Dalpé de l’Ontario reçoit le Prix du Gouverneur Général en littérature (1988, 1999, 2000), Robert Dickson, de Sudbury (Ontario), pour sa poésie Humains paysages en temps de paix relative (2002), Lise Gaboury-Diallo de Saint-Boniface (Manitoba) reçoit le Prix littéraire de Radio Canada pour son recueil de poésie intitulé Homestead (2004).  Le soleil du lac qui se couche par Roger Léveillé du Manitoba reçoit le Prix littéraire Champlain (Conseil de la vie française en Amérique) et le Prix littéraire Rue-Deschambault en 2002. 

 

Un double mouvement d’essor créatif et de reconnaissance institutionnelle est nécessaire pour encourager les auteurs des francophonies minoritaires à enrichir la vie culturelle de leurs communautés.  Non seulement les institutions tel le Conseil des Arts du Canada doivent-elles prendre au sérieux la production littéraire hors Québec, mais les maisons d’édition doivent être subventionnées, s’il le faut et surtout au début, afin que les auteurs puissent être publiés dans leur propre région.  En Alberta, par exemple, les auteurs francophones doivent se diriger vers le Manitoba, la Saskachewan ou la Colombie-Britannique pour les maisons d’édition les plus proches.  Récemment, un collectif pour célébrer en français le centenaire de la province a dû être publié aux Presses universitaires de Saint-Boniface, dans le Manitoba, alors que les francophones ont joué un rôle primordial dans l’ouverture de la province au développement dès la fin du 19e siècle.[27]

 

Comme pour le chiac en Acadie, le mitchif utilisé par la nation des Métis, dont le légendaire Louis Riel est le personnage emblématique de résistance (armée dans son cas) à l’hégémonie gouvernementale et linguistique d’Ottawa, se retrouve aujourd’hui dans les écrits littéraires.  Ce mouvement commun à la plupart des îlots francophones nord-américains d’une certaine envergure, permet de légitimer la communauté qui se définit, en partie, par la langue qu’elle parle, langue qui préserve également sa mémoire collective.  Ainsi, dans Alberta, village sans mur(s) mentionné ci-dessus, France Levasseur-Ouimet publie une pièce de théâtre en un acte, « Un héros ben ordinaire » où Pierre parle d’avoir « toughé » (survécu à) un autre hiver, de « tomber en amour », de « toute la brailler à soir », de faire les choses « de reculons ».  Écoutons-le plutôt, car il faut la lire à haute voix pour savourer la langue franco-albertaine :

 

Y me semble que s’y m’avaient posé un zipper, ça aurait été plus simple.  La prochaine fois, y auraient qu’à me dézipper, resserrer deux, trois vis, me poser trois ou quatre taraudes, me donner une « shot » d’anti-freeze, pis mon five-point tune-up, ce serait fini.

 

Mon Dieu, je pense que j’vas éternuer. [...] Si j’éternue, j’vas mourir, c’est pas mêlant.  J’vas en perdre des morceaux.[28]

 

C’est ainsi que le « Canadien français » des années soixante a disparu pour faire la place aux Québécois, aux Acadiens, aux Franco-Manitobains ou -Albertains et aux Fransasquois, en autres.  Le terme générique ne convient plus aux communautés d’aujourd’hui, marquées par leur espace, leur spécificité langagière et leur mémoire collective et qui réclament leur singularité comme un marqueur de leur identité, une identité qui se construit encore et toujours, tantôt accommodante envers la culture anglophone majoritaire et tantôt rebelle, prête à s’affirmer en tant que membre à part entière de la francophonie mondiale. 

 

            Conclusion

Avant de terminer et en guise de conclusion, une note rapide sur les parallèles évidents entre les francophonies canadienne et mauricienne : d’abord les aléas de l’Histoire qui font des deux pays, avec les Seychelles, les seuls membres à part entière tant de la Francophonie que du Commonwealth.  En effet, d’abord colonies françaises puis anglaises (et conquises de la même manière par une attaque de revers), Maurice et le Canada connaissent un développement similaire du point de vue historique et les citoyens des deux pays, habitués à vivre dans un milieu où deux cultures (au moins) se sont retrouvées en contact, peuvent cohabiter dans le monde multiculturel d’aujourd’hui pour créer des nations où chaque communauté enrichit la trame culturelle nationale par son apport spécifique. Ces communautés en flux constant gardent leur mémoire historique francophone et la vivent en parallèle avec la langue et la culture métissées qui naissent dans un tel milieu.  Il va sans dire que certaines similarités lexicales se retrouvent ici et là, provenant des termes maritimes et / ou du vieux français.  Il est intéressant de noter au Québec, par exemple, l’expression « je suis pour faire ça demain », qui reprend la structure future du créole mauricien « mo pour fer sa dimin» ou encore, provenant du normand, le –ti rattaché aux questions créoles et québécoises (où il est devenu –tu) : to ti manz to dipin ? / tu avais-tu mangé ton pain ?  Sans faire un cours de linguistique, ces similarités qui apparaissent malgré les kilomèters qui séparent les deux pays, parlent de cette France d’origine et de cette langue française qui nous unissent.  D’autre part, et toujours du point de vue de la langue, la valorisation du créole à Maurice n’est pas sans rappeler celle des parlers régionaux au Canada, preuve que le français standard lui-même s’enrichit de bourgeons linguistiques qui assurent sa vitalité.

 

Il ne me reste qu’à vous remercier de votre patience et de votre intérêt pour la francophonie canadienne.  À ce que j’ai pu comprendre, les points principaux de cet article seront disponibles en format Powerpoint (provenant de ma communication) sur Internet. Vous y trouverez quelques photos de neige – malgré ma promesse de ne pas évoquer de stéréotypes.  J’espère avoir su éveiller en vous une vision préliminaire de la pluralité de la francophonie canadienne et j’aimerais vous encourager à la découvrir plus profondément... en choisissant un des auteurs canadiens pour vos recherches, peut-être ?


Bibliographie

 

Charte des droits et libertés (1982) Ottawa : Ministre des Approvisionnements et Services.

 

Dansereau, Estelle et al. (dir) (2005) Alberta, village sans mur(s). Saint-Boniface, Manitoba : Les Presses universitaires de Saint-Boniface.

 

Fauchon, André (dir.) (2005) L’Ouest : directions, dimensions et destinations.  Saint-Boniface, Manitoba : Les Presses universitaires de Saint-Boniface.

 

Louder, Dean et Waddell, Eric (1983) Du Continent Perdu à l'Archipel Retrouvé.  Québec: Presses de l'Université Laval.

 

MacLennan, Hugh (1945) Two Solitudes. Toronto : The MacMillan Company of Canada Limited.

 

Paré, François (2003) La distance habitée.  Ottawa : le Nordir.

 

Paré, François (2001) Les littératures de l’exiguïté.  Ottawa : Le Nordir.

 

Thériault, Joseph Yvon (dir.) (1999) Francophonies minoritaires au Canada : état des lieux.  Moncton, Nouveau-Brunswick : Éditions d’Acadie

 

Tremblay, Michel (1972) Les belles-soeurs. Montréal : Éditions Leméac.

 

Sitographie

 

http://www11.hrsdc.gc.ca/fr/sm/ps/rhdcc/ra/publications/elnej/cpe/2001-002381/page05.shtml

 

http://www.acadian-cajun.com/mondgz14.htm

 

www.carolynejomphe.qc.ca (Carolyne Jomphe)

 

http://www.codofil.org/francais/index.html (CODOFIL)

 

http://www.cvfa.ca/InformationsF/cvfa/cvfa.html (Louder, Dean (2003-2005) À travers l'Amérique avec Dean Louder : Chroniques.)

 

http://www.cyberacadie.com/acadie_pays.htm

 

http://www.festivalinternational.com/site33.php (Festival international de Louisiane)

 

http://fis.ucalgary.ca/repsit/civilisation_canada.htm

 

http://fis.ucalgary.ca/repsit/civilisation_canada.htm#acadie

 

http://en.wikipedia.org/wiki/Chiac_language



[1] Pour une plus ample discussion sur le concept métaphorique de l’archipel pour désigner la francophonie nord-américaine, prière de consulter Du Continent perdu à l’Archipel retrouvé par Dean Louder et Eric Waddell (1983) Québec: Presses de l'Université Laval.

[2] Le blogue maintenu par Dean Louder, professeur à la retraite de l’université Laval, permet de suivre ses pérégrinations d’explorateur moderne à travers l’Amérique francophone tout en discutant des traces linguistiques et culturelles dans les îlots dont nous parlons.  Vous trouverez ses photos et commentaires socio-culturels à l’adresse suivante : http://www.cvfa.ca/InformationsF/cvfa/cvfa.html

[3] Charte des droits et libertés (1982) Ottawa : Ministre des Approvisionnements et Services, pp. 17 à 19.

[4] Il est important cependant de noter que, sur demande, les Québécois non francophones peuvent recevoir des documents en anglais du gouvernement alors que le contraire ne s’applique pas dans les provinces anglophones.

[5] Titre du premier roman de l’auteur canadien Hugh MacLennan Two Solitudes (1945), une allégorie sur le Québec francophone et le Canada anglophone qui co-existent sans jamais se rencontrer.

[6] http://www11.hrsdc.gc.ca/fr/sm/ps/rhdcc/ra/publications/elnej/cpe/2001-002381/page05.shtml

[7] Référence aux vêtements de laine tissés et portés par les patriotes pendant la Révolte des Patriotes (1838-1839) pour boycotter les textiles anglais.

[8] Louder, Dean, Trépanier, Cécyle et Waddell, Éric (1999) « La francophonie canadienne minoritaire : d’une géographie difficile à une géographie d’espoir » dans Francophonies minoritaires au Canada : état des lieux, Thériault, Joseph Yvon (dir.).  Moncton, Nouveau-Brunswick : Éditions d’Acadie, p. 14.

[9] Pour une plus ample discussion du sujet, consulter Lohka, Eileen (2005) « De l’inter à l’intra : contributions d’une Albertaine pas comme les autres » dans L’Ouest : directions, dimensions et destinations, Fauchon, André (dir.), Saint-Boniface, Manitoba : Les Presses universitaires de Saint-Boniface, pp. 217-227.

[10] Comme la philosophie derrière les écoles d’immersion est de primer la communication, l’enseignement favorise la production orale et la compréhension plutôt qu’une production écrite dont l’exactitude serait la cible principale.  De ce fait, et considérant la méthode globale d’apprentissage de la langue prônée dans les années 1980, ainsi que la pratique de ne pas corriger excessivement afin de ne pas étouffer la créativité, les étudiants provenant des écoles d’immersion, tout en se faisant comprendre et en comprenant le français, ont  souvent des problèmes de syntaxe, de grammaire et d’anglicismes.

[11] M. Harper, natif de l’Ontario, vient de l’Alberta alors que les derniers Premiers Ministres, MM. Chrétien et Martin venaient du Québec.

[12] Courriel du professeur Dean Louder à l’auteur, 26 janvier 2006.

[13] http://www.cyberacadie.com/acadie_pays.htm

[14] Ibid.

[15] En règle générale, on trouve plus de francophones compétents en anglais que l’inverse.

[16] Deux de ses romans, La Sagouine et Pélagie-la-Charrette (qui recrée en fiction l’époque de l’exode), ont une réputation internationale et ont été traduits dans plusieurs langues.  La production théâtrale de La Sagouine a connu un énorme succès au Canada.  Antonine Maillet réside au Québec depuis une quarantaine d’années.  Ce fait souligne, une fois de plus (les Prix littéraires du Gouverneur Général octroyés aux auteurs québécois le démontrent également), la prépondérance culturelle et artistique du Québec tout en expliquant le malaise des francophonies hors Québec envers l’île principale de l’archipel francophone nord-américain.  Comment expliquer que l’écrivaine emblématique du Nouveau-Brunswick acadien choisisse de ne pas y vivre ?

[17] http://www.acadian-cajun.com/mondgz14.htm

[18] Pour un échantillon de sites, consulter http://fis.ucalgary.ca/repsit/civilisation_canada.htm#acadie

[19] Dérivé de français acadien (qui inclut du vieux français) et d’anglais, le chiac est parlé dans les environs de Shédiac, Moncton et Memramcook (Nouveau-Brunswick).  La syntaxe est principalement française avec des structures de phrases anglaises et du vocabulaire français-anglais (franglais).  Alors que certains critiquent son hybridité et la contamination de l’anglais, d’autres groupes acadiens défendent son statut de langue en  constante évolution et considèrent le chiac partie intégrale de la culture collective de la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick. (traduit de l’anglais : http://en.wikipedia.org/wiki/Chiac_language)

 

[20] http://www.codofil.org/francais/index.html

[21] Ibid.

[22] http://www.festivalinternational.com/site33.php

[23] La société louisianaise francophone est complexe.  Pour simplifier, l’on pourrait dire qu’aujourd’hui, le terme Cadien se réfère surtout aux francophones d’origine caucasienne (musique cadienne)et que ceux d’origine africaine sont appelés créoles (musique zydeco – de la déformation créole du mot « zaricot » ou haricot).

[24] Paré, François (2003) La distance habitée.  Ottawa : Le Nordir, p. 92.

[25] Ibid.

[26] Paré, François (2001) Les littératures de l’exiguïté.  Ottawa : Le Nordir, p. 19.

[27] Il s’agit du recueil Alberta, village sans mur(s), Estelle Dansereau et al. (dir.), publié en 2005 aux Presses universitaires de Saint-Boniface et regroupant des textes créatifs pluridisciplinaires de différents genres littéraires par vingt et un écrivains et universitaires de l’Alberta.  La variété de genres et de voix, puisque les auteurs sont aussi bien natifs de la province que francophones d’ailleurs au Canada et de par le monde, souligne justement la pluralité et la richesse de la francophonie albertaine à l’aube de son deuxième centenaire.

[28] Ibid, p. 124.