L’archipel francophone de
l’Amérique du Nord
Je remercie sincèrement
Monsieur Palma Veerapen,
doyen de la faculté des Sciences sociales et humaines de
l’université de
Maurice, les membres du Groupe de Recherche en Francophonie et mes
collègues et
amis du département d’études
françaises de m’avoir permis de
m’adresser à vous
aujourd’hui. En
cette Journée
internationale de la Francophonie, je suis très heureuse de
présenter, dans les
grandes lignes, mon pays adoptif, le Canada, aux étudiants
de mon pays natal,
cette belle île dont j’apprécie la
chaleur – climatique autant qu’humaine –
alors que mes compatriotes Canadiens bravent le plus profond de
l’hiver.
J’aimerais
d’abord situer la francophonie
canadienne dans son contexte historique avant d’aborder avec
vous certaines
problématiques propres au Canada et, par extension,
à l’Amérique du Nord
francophone. Au
risque de vous décevoir,
je ne vais pas me cantonner aux stéréotypes qui
pourraient vous venir à
l’esprit : les igloos, les grandes forêts
boréales, les prairies gelées à
l’infini, le bûcheron en veste à
carreaux rouges et noirs, portant hache à
l’épaule et coiffé d’un
bonnet à la queue de raton laveur, les castors qui sont
devenus notre emblème national, la neige, la neige, la neige. Comme tous les
stéréotypes, ceux-ci sont certes
ancrés dans une certaine réalité,
toute exagérée soit-elle, ou dans la
réalité
d’un certain moment. Cependant,
il me
semble plus important, vu la distance qui sépare
« mes » deux pays,
d’essayer de faire vivre pour vous une francophonie actuelle,
avec ses
balbutiements identitaires et sa lutte pour survivre et
s’épanouir. Nous
discuterons, encore une fois dans les
grandes lignes, les enjeux et les ramifications d’une
francophonie aussi bien
plurielle que minoritaire dans une grande mesure.
Sans vous faire une
leçon d’histoire, rappelons
simplement que la colonisation de la Nouvelle-France remonte
à 1608 avec la
fondation de Québec, à l’emplacement du
village autochtone Stadaconé, par
Samuel de Champlain. Bien
entendu, les
voyages d’explorations de Jacques Cartier avaient
précédé cette première
vague
de colons dès 1534 et certains échanges
commerciaux s’étaient
ébauchés avec les
populations autochones. De
Québec, la
vague – ou vaguelette – française
remonte le Saint Laurent pour fonder
Ville-Marie (aujourd’hui Montréal,
co-fondée par Paul Chomeday, sieur de
Maisoneuve et Jeanne Mance, fondatrice de
l’hôtel-Dieu) et de là, et au fil des
ans, les explorateurs tels Cavelier de La Salle, Marquette, Jolliet, Le
Moyne d'Iberville, Lamothe
Cadillac ou La Vérendrye s’enfoncent plus profondément
dans le
continent pour étendre le territoire colonial
français. Parallèlement,
les « voyageurs » ou «
coureurs des bois », aussi explorateurs dans leur genre,
suivent les rivières
et établissent des contacts avec les populations autochtones
pour pratiquer la
traite des fourrures à exporter vers l’Europe.
L’expansion territoriale connue sous le nom de
« Nouvelle-France »
comprend donc non seulement le Québec actuel, mais le Canada
et la grande
majorité des États-Unis
d’aujourd’hui si l’on excepte les treize
états anglais
du nord-est ainsi que les territoires du sud et de l’ouest
contrôlés par les
Espagnols.
Comme je l’avais appris
lors de ma scolarité au
Couvent de Lorette – il y a
« quelque » temps – je
suppose que vous
avez aussi appris, dans vos cours d’histoire
d’Angleterre, que pendant la
guerre de Sept Ans contre les Français, les soldats anglais
dirigés par le
général James Wolfe gagnent la bataille des
plaines d’Abraham ;
donc, défaite pour les Français sous
les
ordres du général Louis-Joseph de Montcalm. Ce
que les Québécois appellent « la
Conquête (de 1759) » change le visage de
l’Amérique du Nord.
L’Angleterre prend officiellement possession
de la Nouvelle-France par le traité de Paris en 1763. Le territoire de la
Louisiane, beaucoup plus
étendu que la Louisiane actuelle, reste entre les mains des
Français jusqu’à sa
vente par Napoléon à Thomas Jefferson,
président de la jeune république
américaine,
en 1803.
Cette esquisse des plus
brèves nous permettra
cependant de cerner la francophonie nord-américaine actuelle. Cet archipel[1]
se compose de trois grandes îles, le Québec,
l’Acadie (les provinces maritimes
orientales du Canada) et la Louisiane, ainsi que d’une
multitude d’îlots
francophones disséminés à travers le
continent comme, par exemple, en Ontario,
au Manitoba dans la région de Saint-Boniface, ou en Alberta
autour d’Edmonton et
dans les régions de Rivière-la-Paix et de
Saint-Paul. Le
phénomène se retrouve également aux
États-Unis, dans l’état du Maine, du
Minnesota et de l’Idaho entre autres.
Il arrive quelquefois que le « fait
francophone » se résume à des
noms de famille maintenant prononcés à
l’anglaise ou carrément anglicisés,
à des traces d’expressions françaises
dans
le parler local ou dans la toponymie, à des traditions ou
événements culturels
préservés
au fil des siècles.[2]
Ainsi, la
plupart des habitants de l’Idaho ne
se rendent plus compte que leur capitale Boise (prononcé Boy
– zie) est en fait
un mot français,
« boisé », ou que
[Cor-da-lane] devrait se dire
Coeur d’Alène.
Lafayette en Louisiane
est devenue [la-fillette] et Des Moines en Iowa [dé-moy-ine]. Il
n’empêche que les noms français abondent
de par l’Amérique du Nord.
À Calgary, où
j’habite au pied des montagnes Rocheuses, je peux emprunter
l’avenue Brisebois,
de là, je me rends à Grande Prairie ou au Lac la
Biche dans le nord de la
province de l’Alberta, à Fort Qu’Appelle
en Saskatchewan ou à Laramie dans
l’état
du Wyoming, ville dont le nom découle de celui
d’un trappeur, Jacques LaRamée,
qui avait construit une cabane au confluent des rivières
Laramie and Platte
vers les années 1820.
Pour les raisons historiques
mentionnées
ci-dessus, je me permets d’élargir la francophonie
canadienne à proprement
parler afin de vous en exposer les nuances.
La réalité francophone à
l’échelle continentale est bien moins
homogène
qu’on ne le pense, du Québec majoritairement
francophone, où la Loi 101 réglemente
l’utilisation du français, aux traces de
français subsistant à peine dans
certaines régions des États-Unis.
1.
Le
Commençons par
discréditer tout de suite un mythe
qui persiste, celui du Canada, pays bilingue.
Le Canada est, au mieux, un pays
« bilingue ».
Je m’explique : la Charte des droits et
libertés définit clairement le statut du
français dans le pays.
Sous l’entête Langues
officielles du Canada, l’on peut lire
16. (1) Le français et
l’anglais sont les langues
officielles du Canada ; ils ont un statut et des droits et
privilèges
égaux quant à leur usage dans les institutions du
Parlement et du gouvernement
du Canada.
(2) Le
français et l’anglais sont
les langues officielles du Nouveau-Brunswick ; ils ont un
statut et des
droits et privilèges égaux quant à
leur usage dans les institutions de la
Législature et du gouvernement du Nouveau-Brunswick.
(3) La
présente charte ne limite pas le pouvoir du Parlement et des
législatures de
favoriser la progression vers l’égalité
de statut ou d’usage du français et de
l’anglais.
Les points suivants garantissent
le droit des
citoyens à employer le français et / ou
l’anglais dans les débats et travaux du
Parlement, dans les affaires saisies par les tribunaux
établis par le
Parlement, pour communiquer avec le siège ou
l’administration centrale des
institutions du Parlement ou du gouvernement du Canada, là
où « l’emploi
du français ou de l’anglais fait l’objet
d’une demande importante » ou
encore « l’emploi du français
et de l’anglais se justifie par la vocation
du bureau ». Les
lois, les
archives, les comptes rendus et les procès-verbaux sont
imprimés et publiés
dans les deux langues et les deux versions des lois ont
également force de
loi. Les
mêmes droits s’appliquent à la
législature du Nouveau-Brunswick.[3]
Ce qui veut dire qu’en
fait, les organismes
fédéraux se doivent d’offrir leurs
services en français, du moins si l’emploi
du français fait l’objet d’une demande
importante. Les
gouvernements provinciaux ne sont, quant
à eux, nullement tenus de faire la même chose,
sauf pour le gouvernement du
Nouveau-Brunswick qui, dès le rapatriement de la
constitution canadienne de
Westminster (Angleterre) en 1982, s’est constitué
officiellement bilingue. Les
gouvernements provinciaux opèrent de
façon unilingue, en anglais pour les huit provinces
restantes et deux
territoires, en français pour le Québec et en
anglais et en innu pour le
Nunavut.[4] Il est clair que de
nombreux fonctionnaires,
dans toutes les provinces, parlent les deux langues officielles du
pays, et
qu’un effort est fait pour encourager le
développement du bilinguisme dans la
fonction publique. Il
n’empêche que les
institutions provinciales ne sont pas
tenues d’offrir leurs services en français.
Sur le plan individuel, le
même phénomène peut
être constaté dans une certaine mesure.
L’Alberta, par exemple, est une province
majoritairement anglophone
alors que le Québec est francophone.
Si
« être bilingue » veut
dire que deux langues co-existent, dans ce
cas, le Canada serait bilingue. Au
fait,
on parlerait plutôt de « deux
solitudes »[5]
dans le cas du Canada, comme dans celui de la Belgique.
De nombreux immigrants provenant d’ici sont
très étonnés, lorsqu’ils
arrivent au Canada, de voir que le pays, qu’ils se
représentaient comme l’île Maurice
où l’on parle aussi bien français que
créole
ou anglais, se compose plutôt de blocs unilingues
juxtaposés.
2.
Le Canada, terre
d’immigration
Je suis sûre que
plusieurs d’entre vous ont des
parents ou des amis qui ont émigré vers
le Canada. Selon le
tableau suivant, provenant du site
ministériel des Ressources humaines et du
Développement des compétences,[6]
il est clair que la croissance de la population canadienne par le biais
de
l’immigration influence, de par son ampleur, la texture
même du pays. Pour
ramener le phénomène à
l’échelle de la
francophonie, nous constatons que les francophones
d’ailleurs, de plus en plus
nombreux, complexifient la francophonie canadienne.
À Montréal aujourd’hui, en
plus des francophones
de souche ou pure laine,[7]
nous comptons une diaspora haïtienne conséquente,
une petite diaspora
mauricienne, des francophones d’Europe, d’Afrique,
des Antilles et de l’Asie du
Sud-Est. Notre
gouverneure générale,
Michaëlle Jean, une immigrante haïtienne, est la
première femme noire
francophone à être nommée au poste de
représentante de la reine d’Angleterre au
Canada.

L’afflux de francophones
nés ailleurs accomplit
deux choses, entre autres. Elle
augmente
la demande pour les services en français dans des
régions ou villes où la
francophonie canadienne n’était pas
nécessairement assez forte pour les réclamer. À Calgary, par
exemple, nous avons maintenant
un système scolaire public francophone qui accommode des
élèves à tous les
niveaux, après avoir commencé avec les petites
classes pour rajouter les
suivantes au fur et à mesure que la population
d’apprenants grossit. L’école
de la Rose sauvage (emblème de
l’Alberta) et l’école
Marguerite-Bourgeois (système francophone catholique)
comprend des étudiants dont au moins un parent est de souche
francophone et
dont la langue parlée à la maison est –
du moins en partie – le français.
De plus, le lycée Louis Pasteur offre le
cursus du Ministère de l’Éducation
nationale en France à ses expatriés, aussi
bien qu’aux anglophones ou allophones qui veulent offrir
à leurs enfants cette
scolarité
à l’européenne. De plus,
des écoles privées comme la Calgary French and
International School et
Montessori permettent aux francophones d’éduquer
leurs enfants dans leur langue
maternelle, augurant bien pour l’avenir de la langue,
même en milieu
minoritaire.
D’autre part, les
immigrants francophones
transforment la francophonie même du Canada.
Dans sa pluralité actuelle, celle-ci
s’enrichit culturellement des
expériences, de l’imaginaire, de
l’ailleurs.
Ainsi, la littérature
québécoise comprend tant les romans et
pièces de
Michel Tremblay, classiques des préoccupations et de la
langue propre à
Montréal, y compris le joual, que les romans du
haïtien Dany Laferrière ou la
poésie de Joël Desrosiers.
De même, les
écrits d’Angèle
Bassolé-Ouédraogo du Burkina enrichissent la
littérature
francophone de l’Ontario.
La
globalisation de la francophonie canadienne, en augmentant les nombres
et en
élargissant les frontières, la rend vibrante et
lui permet de s’ouvrir vers
l’extérieur tout en lui permettant de rayonner,
plurielle, hors de ses
frontières.
Pour l’immigrant
francophone, l’expérience est
également enrichissante.
Bien qu’il
éprouve le clivage identitaire propre à
l’exil et qu’il ressente un constant
tiraillement entre sa terre natale et sa terre
d’adoption ; bien qu’il se
sente partout chez lui tout en ne se sentant chez lui nulle part, une
part de
lui étant éternellement absente où
qu’il se trouve, ce « francophone des
interstices »[8]
s’enrichit de l’apport
lexical, historique et culturel de son pays d’adoption. Son imaginaire et son
écriture se métissent à
travers une esthétique maintenant plurielle.[9] Cette écriture
peut présenter certaines
caractéristiques stylistiques propres à
l’ambivalence spatiale ressentie par
l’immigrant. Ainsi
les pronoms
personnels ou adjectifs possessifs deviennent fluides, tantôt
un
« nous » englobant, exprimant
l’appartenance, tantôt un
« eux » soulignant
l’exclusion, la marginalité, la tentative de
protéger son identité d’ailleurs. De la
même manière, la géographie
même a tendance à s’inverser. Je vous donnerai un exemple
tout simple :
pour mes étudiants à
l’université de Calgary, l’île
Maurice est un pays
exotique, un pays de rêve, de plages, de soleil et de
chaleur ; ils
s’entassent au Centre français si
j’arrive à parler du créole, de la
littérature ou de la musique mauriciennes –
surtout en hiver. Par
contre, vous ici, dans
la chaleur moite du Réduit aujourd’hui,
c’est la vue des amoncellements de
neige à hauteur de maison que vous trouvez « exotique ». Monde à
l’envers. Monde
qui m’a fait m’exclamer, alors que je voyais
la neige sur les sapins pour la première fois,
« on dirait une carte de
Noël ! », à quoi on
m’a répondu, « c’est
l’inverse... c’est la
carte de Noël qui ressemble à ce
paysage ! ».
Monde à l’envers,
instabilité stylistique qui
reflète l’instabilité identitaire du
migrant tout en élargissant son éventail
expérientiel et en enrichissant la littérature
franco-canadienne.
Il ne faudrait pas oublier non
plus les immigrants
allophones qui choisissent d’apprendre le français
ou qui insistent pour que
leurs enfants parlent couramment les deux langues officielles du pays. Par exemple, Ying Chen,
Chinoise d’origine,
publie en français à Montréal.
3.
Le concept d’immersion
De nombreux anglophones du Canada
ont entendu
l’appel du Premier Ministre Pierre Trudeau suite au rapport
de Laurendeau et
Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme (1969).
La première école
d’immersion est établie à
Saint-Lambert, au Québec, en 1967 et dix ans plus tard,
l’on note la présence
d’écoles d’immersion dans la plupart des
régions au Canada. Le
système d’immersion scolaire, en dépit
de
certaines critiques qu’on pourrait lui faire,[10]
joue un rôle primordial dans la diffusion du
français à travers le Canada.
Les élèves provenant du
système d’immersion
acquièrent une appréciation de la langue et de la
culture, ressentent une
certaine affinité avec leurs compatriotes francophones et
tissent des liens
avec l’autre solitude. Enfants
de
partout, peuple arc-en-ciel comme celui de Maurice, les jeunes
Canadiens
commencent à se rencontrer à travers leurs
langues officielles tout en
respectant les cultures d’origine de chaque individu.
3.
La « nation »
québécoise
Pour en revenir à notre
métaphore de la francophonie
nord-américaine, j’aimerais maintenant vous
indiquer, encore une fois en bref
résumé, les grandes lignes socio-historiques qui
pourraient qualifier les îles
et îlots d’aujourd’hui.
Comme dans les anciennes colonies
de par le monde,
1960 a été une plaque tournante pour le
Québec.
Même si la province n’a pas acquis son
indépendance, elle s’est en fin
de compte ouverte sur l’avenir.
Finie la
politique conservatrice de Maurice Duplessis, basée
uniquement sur les valeurs
rurales et agricoles pour préserver la langue
française et la religion
catholique au Québec. Le
gouvernement de
Jean Lesage nationalise au contraire l’industrie
hydro-électrique pour offrir
aux Québécois une institution bien à
eux et dans laquelle peut se concentrer et
s’épanouir le nationalisme naissant d’un
peuple. Le gouvernement
promeut également le développement industriel aux
mains des francophones pour
contrer l’hégémonie
économique anglophone dans la province.
La scène culturelle s’anime et
l’épanouissement des mouvements artistiques et
littéraires s’amorce.
Entre la Révolution tranquille de 1960
et l’arrivée au pouvoir provincial, en 1976,
d’un gouvernement souverainiste
dirigé par René Lévesque (le parti
Québécois), la notion de
« Canadien
français » disparaît petit
à petit du lexique francophone
québécois. Cette
appellation soulignait l’appartenance
canadienne au détriment de la française ; rappelant la
Conquête, elle évoquait les
brimades politiques et économiques du pouvoir anglophone, de
la colonisation et
de la domination d’un peuple par un autre.
Le mouvement vers une utilisation exclusive du terme
« québécois »
prend de l’ampleur au point que, dans les années
1990,
la notion de Canadien français est
périmée.
La
lutte
des Québécois pour rétablir leur
identité propre, se nourrissant de leur
patrimoine tout en se réaffirmant sur le plan politique et
culturel, passe par
l’idéal séparatiste d’un
Québec indépendant.
Les luttes épiques au moment des referenda pour
l’indépendance en 1980
et en 1995, tout en polarisant la province et le pays,
développent au Québec le
concept de « nation ». Du
reste, le Québec est membre de la Francophonie
internationale au même titre que
le Canada et le Premier Ministre du Canada, M. Stephen Harper
(élections du 23
janvier 2006) a promis, pendant sa campagne électorale, de
donner plus de place
au Québec sur la scène internationale,
renforçant par là l’idée
contradictoire
d’une province promue presque au rang de pays
indépendant.
Par ailleurs, il est
intéressant de noter que les Québécois
ont tendance à considérer les Canadiens comme des
« étrangers »,
comme on l’a entendu à propos de M. Harper
justement,[11]
lors de la campagne électorale, alors que les Canadiens ont
souvent
l’impression de se retrouver dans un
« foreign country »
lorsqu’ils
voyagent au Québec.[12] Lors d’une
présentation par l’administration
de l’université de Calgary sur ses programmes
d’échange internationaux il y a
quelques années, j’ai été
des plus surprises de noter, en première ligne, des
accords officiels avec les universités... du
Québec ! La
« nation »
québécoise donc se définit par opposition
(jusqu’à un certain point) à la
nation canadienne, en premier lieu à cause de la langue. Comme je l’ai
mentionné plus haut, la Loi 101
prescrit l’utilisation du français dans toutes les
sphères de la vie au Québec.
Cette fierté nationaliste se transmet également sur le plan économique avec l’essor fulgurant des multinationales québeçoises : Québecor, Lavallin, CGI, Jean Coutu, Softimage ou le Cirque du Soleil, par exemple. Ce phénomène que l’on a nommé Québec Inc. est un des résultats tangibles de la Révolution tranquille et de la Réforme de l'éducation. De la même manière, sur le plan culturel, une politique concertée encourage le développement des arts et de la littérature. Le gouvernement provincial accorde son soutien aux auteurs et compositeurs qui sont souvent au centre du mouvement nationaliste/souverainiste (comme le sont – ou l’étaient – Gilles Vigneault et Félix Leclerc, par exemple). Il facilite également l’essor et la distribution en investissant dans des maisons d’édition, des théâtres ou des compagnies cinématographiques qui ont pour mission de privilégier les productions culturelles québécoises. Dès les années 1960, cette politique pratique, jointe au ferment créatif d’un peuple qui se réveille, comme après un long hiver, permet à la scène culturelle québécoise de s’imposer à l’échelle internationale. La renommée des écrivains Gabrielle Roy (originaire du Manitoba mais ayant vécu de nombreuses années à Québec où elle est décédée en 1983), Anne Hébert, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Nicole Brossard n’est plus à faire, tout comme celle des chanteurs-compositeurs Leclerc, Vigneault, Charlebois, Roch Voisine ou Céline Dion.
Les compagnies de
théâtre montréalaises sont
reconnues aujourd’hui pour l’originalité
de leurs (re)productions. Dans
le domaine des arts plastiques,
Jean-Paul Riopelle, graveur et peintre, a reçu des prix tant
à l’échelle
internationale tels le Prix Unesco de la Biennale de Venise et le Grand
Prix de
la Ville de Paris, qu’au Québec (les prix
Louis-Philippe-Hébert et Paul-Émile
Borduas). Il est
élevé au rang de
Compagnon de l’Ordre du Canada et de Grand Officier de
l’Ordre national du
Québec (1994). Ce
dernier honneur
illustre un autre moyen qu’emploie le gouvernement provincial
pour encourager
les artistes de tous genres et promouvoir les arts et la
littérature. Il
va sans dire que le film québécois,
documentaire, court métrage et long métrage,
connaît un succès continu :
je pense aux films de Claude Jutra, Jésus
de Montréal ou Les
invasions barbares
de Denys
Arcand pour n’en citer que deux.
Le jeune
Québécois qui grandit dans une
société
dont l’assise culturelle est clairement articulée,
dont la politique économique
et sociale tend vers une individualité marquée
à l’intérieur du Canada, n’a
aucun mal à s’identifier à sa
« nation » et à
vouloir planter son
drapeau fleurdelisé à côté,
sinon à la place du pavillon canadien aux fenêtres
des dortoirs des villages olympiques. Dans la même optique,
le Québec lui-même
est parvenu à une maturité dans sa conscience de
soi, ce qui lui permet de
rayonner à l’échelle
nord-américaine. Depuis
1995, le gouvernement du Québec a une politique officielle
à l’égard des
minorités francophones du Canada qu’il administre
par le biais de son
Secrétaire aux Affaires inter-canadiennes (SAIC). Sous
l’égide du ministère des
Relations internationales, il maintient, en territoires
états-uniens, plusieurs
délégations qui offrent de l’aide
financière et des compétences culturelles et
techniques à de nombreux projets, notamment
en Louisiane.
4.
L’Acadie
Lorsque l’on parle de
l’Acadie, on ne
se réfère pas à un lieu
géographique
précis. Les
Acadiens se définissent
comme « un peuple dans un pays sans
frontière »,[13]
un peuple disséminé à travers la
région maritime de l’est canadien.
Selon les statistiques du recensement de
1996, 32,5% de la population du Nouveau-Brunswick est francophone et la très grande
majorité s'identifie comme étant
acadienne ou d'ascendance acadienne.
En
Nouvelle-Écosse, les Acadiens comptent pour 3.8% de la
population totale et
dans l'Île-du- Prince-Édouard, la population
acadienne représente 4.1% de la
population.[14]
Les Acadiens sont un peuple
d’errance, errance
cristallisée dans le Grand Dérangement de 1755.
Cette année-là, les Anglais, ayant
déjà conquis l’Acadie, qu’ils
ont renommée
Nouvelle-Écosse, se demandent que faire des Acadiens qui
refusent obstinément
de prêter serment de fidélité
à l’Angleterre. Vu l’imminence
d’un affrontement
final entre les Anglais et Français pour la possession de la
Nouvelle-France,
les Anglais, fortement minoritaires, perçoivent le danger de
ce peuple qui
risque soit de renforcer l’ennemi, soit de se
révolter. Ils
entourent donc les églises par un beau
dimanche et arrêtent immédiatement les hommes
assistant à la messe tout en permettant
aux femmes et enfants d’aller d’abord chez eux,
chercher argent et vêtements.
Les terres sont saisies pour être
redistribuées plus tard à des colons anglais
alors que 7 000 Acadiens sont
déportés par bateau entre 1755 et 1763.
De nombreuses familles sont séparées
et les Acadiens sont disséminés des
côtes de la Nouvelle-Angleterre jusqu’à
la Louisiane et même l’Angleterre et la
France (à Belle-Ile-sur-Mer, entre autres).
Le poème Évangéline,
du poète américain Henry Wadsworth Longfellow
(1847), raconte l’épopée
d’Évangéline Bellefontaine,
séparée de son fiancé Gabriel
Lajeunesse, le jour
de leur mariage. Arrivée
en Louisiane, Évangéline
apprend que Gabriel l’y a
précédée mais est parti depuis pour
les Ozarks où
elle se lance à sa poursuite.
Elle le
retrouve sur son lit de mort, dans un hospice de Philadelphie
où elle meurt
aussi, peu de temps après lui.
Malgré
les affirmations au contraire, les personnages du poème sont
fictifs quoique ayant
pris depuis des proportions mythiques.
Évangéline est le personnage
emblématique de la diaspora acadienne, tant
en Louisiane que dans l’est du Canada.
La survivance de ce peuple et son
essor actuel
n’en sont que plus extraordinaires.
Tout
minoritaires qu’ils soient, tant du point de vue
démographique que
linguistique, les Acadiens du Nouveau-Brunswick évoluent
dans une province où
le français a part égale avec l’anglais
aux niveaux fédéral et provincial. De plus, les entreprises
commerciales
francophones connaissent un regain de succès
économique et de nombreuses
compagnies choisissent d’établir leur
siège social dans la province, sûrs de
pouvoir y trouver une main d’œuvre acadienne[15]
compétente dans les deux langues officielles.
Du point de vue culturel,
l’Acadie vibre de
concerts, d’échanges communautaires et
d’activités de toutes sortes.
Antonine Maillet,[16]
doyenne de la littérature acadienne, continue à
publier des romans et à parler
dans les milieux académiques et culturels sur la
problématique acadienne.
Le poète Herménégilde
Chiasson est maintenant
lieutenant gouverneur de la province du Nouveau-Brunswick et les
études
acadiennes prennent de l’ampleur dans les
universités francophones – et
anglophones – de la région.
Les Éditions
Bouton d’Or publient des livres de littérature
jeunesse pour promouvoir le
plaisir de lire en français chez les jeunes, le prix
littéraire Hackmatak vise
à primer les livres canadiens de qualité
destinés aux jeunes de neuf à douze
ans. Le Prix
France-Acadie récompense la
création littéraire alors que les Prix
Éloizes reconnaissent l’excellence dans les arts.
Dans le domaine musical, des artistes comme Marie-Jo
Thério se font
connaître et apprécier à travers
l’Amérique du Nord et la France.
Mentionnons également Carolyne Jomphe qui, elle, vient deHavre Saint-Pierre, sur la Bssse-Côte Norddu Québec. Dans un sens, elle personnifie la résistance au mouvement qui prend racine, mouvement selon lequel le Nouveau-Brunswick deviendrait le point d’ancrage ou de ralliement de l’Acadie moderne, deviendrait l’Acadie en quelque sorte.Québécoise d'origine acadienne ou Acadienne habitant le Québec, distinctions subtiles qui varient selon les circonstances et le contexte, Jomphe choisit de mettre en valeur son identité acadienne.Sa chanson titre L’Acadie n’a pas de frontière fait écho au refrain qu’on entend répéter à propos de la culture acadienne, «l’Acadie n’est pas un lieu, c’est une manière d’être ». Le quatrième centenaire de la fondation de l’Acadie en 2004 a offert un point de ralliement à la communauté, permettant aux Acadiens de partout de mettre en valeur leur riche contribution à la francophonie canadienne. Dans un mouvement de ricochet, l’Acadie jouit aujourd’hui d’une reconnaissance internationale accrue. En effet, le Sommet de la Francophonie s’est tenu à Moncton en 1999, faisant de la ville hôtesse le centre de l’univers francophone ; le quatrième Congrès mondial des Acadiens se déroulera à Caraquet, au Nouveau-Brunswick en 2009 (il s’est tenu à Moncton en 1994, à Lafayette et Abbeville en Louisiane en 1999 et à Grand Pré (Halifax), en Nouvelle-Écosse, en 2004). Des Acadiens du Québec, de la Nouvelle-Écosse, de Martinique, du Nouveau-Brunswick, de Belgique, de France et de divers états des États-Unis assistent à ces réunions. Par exemple, jusqu’à 1 200 personnes se sont déplacées jusqu’en Louisiane en 1999.[17] Il suffirait même de considérer le nombre de sites consacrés à l’histoire et à la culture acadiennes sur Internet pour comprendre à quel point la culture est vivante.[18]
Un développement
intéressant ces dernières années
touche aux langues orales reliées aux différentes
régions de l’archipel
francophone nord-américain.
Déjà en 1968
à Montréal, Michel Tremblay écrivait
sa pièce de théâtre Les
Belles Soeurs en joual.
Depuis, de nombreux écrits reflètent
le langage parlé dans leurs
tournures de phrases, leur syntaxe et leur orthographe.
Ce mouvement suit en parallèle la
revalorisation des langues minoritaires ou colonisées,
autrefois marginalisées,
en les ramenant vers le centre pour mieux les positionner par rapport
au courant
dominant du français dit standard.
Ainsi, nombre d’artistes acadiens produisent
aujourd’hui de la poésie et
de la musique en chiac[19]
et les linguistes de l’université de Moncton se
penchent sur l’étude tant de
son utilisation en littérature que de son importance
sociétale.
5.
Les cousins d’Amérique
Les Cadiens (comme ils
préfèrent le dire, alors
que les étrangers ont tendance à parler de
« Cajuns », comme on le
dit à l’anglaise) de Louisiane se
considèrent proches parents des Acadiens des
provinces maritimes canadiennes puisque, dans un grand nombre de cas,
leur
provenance remonte à la même région
géographique. Disséminés
à travers la Louisiane, les
Cadiens vivent encore dans des
« paroisses », le nom
historiquement
donné aux cantons de Louisiane.
Leurs
noms, même anglicisés, racontent
l’histoire de leur épopée suite au
Grand
Dérangement mentionné plus haut.
Leur
langue se teinte de vieux français et le poids anglophone
des États-Unis pèse
lourd sur l’épanouissement de leur culture.
Et pourtant, le
français reste bien vivant en
Louisiane et ce pas seulement dans les milieux académiques.
Selon le recensement de 2000,
198 784 Louisianais de plus de cinq
ans sont francophones, y compris 4 470 qui parlent le
« français
créole ».[20] Le français de
Louisiane, le parler cadien, est
métissé d’anglais, soit dans le
lexique, soit dans certaines structures de
phrases, et quelquefois de créole.
Un organisme
central au développement du français en
Louisiane a été créé en
1968 par un acte de la législature pour, au
départ, préserver
le noyau de francophones louisianais.
D'après l'Acte 409, le CODOFIL (Conseil pour le
développement du français en
Louisiane) a le pouvoir de « faire tout ce qui
est nécessaire pour encourager le développement,
l'utilisation et la
préservation du français tel qu'il existe en
Louisiane pour le plus grand bien
culturel, économique et touristique pour l'état
».[21]
Les défis
rencontrés par les francophones de
Louisiane semblent avoir été relevés
avec un certain succès : le CODOFIL,
en partenariat avec le Ministère de
l’Éducation, nomme les enseignants dans les
paroisses (commissions scolaires) qui offrent deux programmes, le
français
langue seconde et le français en immersion.
Du point de vue culturel aujourd’hui, il suffit
d’écouter la musique
d’un Zachary Richard pour en savourer la richesse et pour
s’émerveiller de la
capacité de survie d’un peuple, de sa langue et de
sa culture. Deborah
J. Clifton publie de la poésie en français
et en créole et Kirby Jambon est un poète cadien
décidément oral, dont la
cadence donne l’envie de danser.
Nous
pourrions encore nommer Richard Guidry, la poète Beverley
Matherne et May
Waggoner, comme pour prouver le ferment créatif qui anime la
francophonie
louisianaise. Le
Festival international
de Louisiane a pour but « [d’enrichir la
communauté en célébrant sa
culture native » tout en encourageant
l’appréciation des arts, en
promouvant le développement économique de la
région et les échanges culturels
aux niveaux national et international.[22] Tout comme la musique
cadienne et zydeco, la
nourriture des Cadiens et Créoles[23]
est renommée en Amérique du Nord et le tourisme
offre un apport financier aux
efforts communautaires. Il
est important
de souligner que la francophonie louisianaise a su déjouer
le piège de la
folklorisation. Loin
d’offrir des
spectacles pré-établis, destinés aux
touristes et soulignant jusqu’au
stéréotype la « couleur
locale », les Cadiens ont su vivre leur
culture et la partager avec les autres de la manière la plus
efficace : en
permettant aux artistes de se produire dans leur milieu naturel, ce qui
encourage les jeunes à les émuler.
6.
Les îlots francophones
Le propre des îlots
francophones d’Amérique du
Nord est leur statut minoritaire.
Comme
en Louisiane, les francophones des autres provinces du Canada et ceux
des
communautés encore plus minuscules, perdues dans certains
états des États-Unis,
vivent en présence d’une majorité
anglophone vocale et puissante. Pendant
les années 1990, les chercheurs
académiques ont beaucoup parlé de
« contamination » du
français par
l’anglais, de perte au niveau culturel,
d’assimilation, d’acculturation,
d’étouffement.
Ces termes négatifs,
ainsi que la métaphore de la maladie qui s’y
rapportait, ne rendent pas justice
à la francophonie nord-américaine et aux
individus qui, quelquefois à la seule
force de leur entêtement, réussissent à
faire vibrer leur langue et leur
culture.
Il est vrai que les
défis sont nombreux. Pour
n’en nommer que quelques-uns, une
certaine érosion tant du point de vue linguistique que
culturel peut se
préciser dans le cas de foyers
hétérogènes, où
l’anglais a tendance à primer,
ou dans le cas des enfants francophones inscrits
dans des systèmes scolaires anglophones et qui
s’associent plus facilement à leurs
pairs anglophones. Le
manque potentiel
d’organismes de soutien ou d’organismes
communautaires et la pénurie de
ressources en français, librairies, médecins,
avocats, foyers de culte, même
l’affichage, font que vivre uniquement en français
devient difficile.
En outre, une
communauté linguistique et / ou
culturelle se retrouve dans ses personnages emblématiques,
se dessine dans
l’espace public (théâtres,
bibliothèques, parcs) et se proclame dans les
monuments (statuaire) à la gloire de ses citoyens de
marque ; éléments
propres à l’identification de la
collectivité, aux signes identitaires d’une
communauté. La pénurie de ces
points de référence « force la
collectivité [...] à se penser dans
l’altérité de la
société d’accueil, en tant que
traduction. »[24]
Selon François
Paré donc, les cultures diasporales,
tout comme les cultures minoritaires, se retrouvent
« pour ainsi dire sans
territoire. Sans
espace identitaire
réel. »[25]
Cette façon de vivre,
même inconsciemment, résulte en une attitude
d’accommodement, voire
d’effacement face à la culture dominante.
D’où l’importance des
associations et des événements culturels
communautaires pour faire le contrepoids et assurer
l’épanouissement des arts
littéraires, plastiques et dramatiques.
D’où aussi l’importance de
reconnaître la pluralité actuelle des
îlots
francophones nord-américains.
Des
tiraillements entre la francophonie de souche et les immigrants
francophones,
du Québec ou d’ailleurs, ne feraient que diluer
les efforts nécessaires à bâtir
une communauté vibrante.
Toujours selon Paré, la
littérature propre aux
îlots francophones en situation minoritaire porte les marques
de ces enjeux
identitaires. Dans
son livre intitulé Les
littératures de l’exiguïté,
l’auteur
discute du rapport entre les marges (où vit une culture
minoritaire) et le
pouvoir, l’altérité et le logos.[26]
Il est vrai que la littérature en français au
Canada, comme bien des
littératures postcoloniales, s’inscrit dans la
marge – mis à part le Québec et
possiblement l’Acadie. Au
tournant du 21e
siècle, les écrivains francophones de
l’Ontario, comme ceux des provinces de
l’ouest et des Maritimes n’ont jamais
été aussi nombreux et leurs écrits
commencent à percer parmi les oeuvres en provenance du
Québec, plus nombreuses
et mieux (re)connues. Jean-Marc Dalpé de
l’Ontario reçoit le Prix du Gouverneur
Général en littérature (1988, 1999,
2000), Robert Dickson, de Sudbury
(Ontario), pour sa poésie Humains
paysages en temps de paix relative (2002), Lise Gaboury-Diallo
de Saint-Boniface (Manitoba) reçoit le Prix
littéraire
de Radio Canada pour son recueil de poésie
intitulé Homestead
(2004). Le soleil du lac
qui se couche
par Roger Léveillé du Manitoba reçoit
le Prix littéraire Champlain (Conseil de
la vie française en Amérique) et le Prix
littéraire Rue-Deschambault en
2002.
Un double mouvement
d’essor créatif et
de reconnaissance institutionnelle est nécessaire pour
encourager les auteurs
des francophonies minoritaires à enrichir la vie culturelle
de leurs
communautés. Non
seulement les institutions
tel le Conseil des Arts du Canada doivent-elles prendre au
sérieux la
production littéraire hors Québec, mais les
maisons d’édition doivent être
subventionnées, s’il le faut et surtout au
début, afin que les auteurs puissent
être publiés dans leur propre région. En
Alberta, par exemple, les auteurs francophones doivent se diriger vers
le
Manitoba, la Saskachewan ou la Colombie-Britannique pour les maisons
d’édition
les plus proches. Récemment,
un
collectif pour célébrer en français le
centenaire de la province a dû être
publié aux Presses universitaires de Saint-Boniface, dans le
Manitoba, alors
que les francophones ont joué un rôle primordial
dans l’ouverture de la
province au développement dès la fin du 19e
siècle.[27]
Comme pour le chiac en Acadie, le
mitchif utilisé
par la nation des Métis, dont le légendaire Louis
Riel est le personnage
emblématique de résistance (armée dans
son cas) à l’hégémonie
gouvernementale
et linguistique d’Ottawa, se retrouve aujourd’hui
dans les écrits littéraires.
Ce mouvement commun à la plupart des
îlots
francophones nord-américains d’une certaine
envergure, permet de légitimer la
communauté qui se définit, en partie, par la
langue qu’elle parle, langue qui
préserve également sa mémoire
collective.
Ainsi, dans Alberta, village
sans
mur(s) mentionné ci-dessus, France
Levasseur-Ouimet publie une pièce de
théâtre en un acte, « Un
héros ben ordinaire » où
Pierre parle
d’avoir « toughé »
(survécu
à) un autre hiver, de « tomber en
amour », de « toute la
brailler à soir », de faire les choses
« de reculons ».
Écoutons-le plutôt, car il faut la
lire à
haute voix pour savourer la langue franco-albertaine :
Y me semble que s’y
m’avaient posé un zipper, ça
aurait été plus simple.
La prochaine
fois, y auraient qu’à me dézipper,
resserrer deux, trois vis, me poser trois ou
quatre taraudes, me donner une
« shot » d’anti-freeze,
pis mon
five-point tune-up, ce serait fini.
Mon Dieu, je pense que
j’vas éternuer. [...] Si
j’éternue, j’vas mourir, c’est
pas mêlant.
J’vas en perdre des morceaux.[28]
C’est ainsi que le
« Canadien français »
des années soixante a disparu pour faire la place aux
Québécois, aux Acadiens,
aux Franco-Manitobains ou -Albertains et aux Fransasquois, en autres. Le terme
générique ne convient plus aux
communautés d’aujourd’hui,
marquées par leur espace, leur
spécificité
langagière et leur mémoire collective et qui
réclament leur singularité comme
un marqueur de leur identité, une identité qui se
construit encore et toujours,
tantôt accommodante envers la culture anglophone majoritaire
et tantôt rebelle,
prête à s’affirmer en tant que membre
à part entière de la francophonie
mondiale.
Conclusion
Avant de terminer et en guise de
conclusion, une
note rapide sur les parallèles évidents entre les
francophonies canadienne et
mauricienne : d’abord les aléas de
l’Histoire qui font des deux pays, avec
les Seychelles, les seuls membres à part entière
tant de la Francophonie que du
Commonwealth. En
effet, d’abord colonies
françaises puis anglaises (et conquises de la même
manière par une attaque de
revers), Maurice et le Canada connaissent un développement
similaire du point
de vue historique et les citoyens des deux pays, habitués
à vivre dans un
milieu où deux cultures (au moins) se sont
retrouvées en contact, peuvent cohabiter
dans le monde multiculturel d’aujourd’hui pour
créer des nations où chaque
communauté enrichit la trame culturelle nationale par son
apport spécifique. Ces
communautés en flux constant gardent leur mémoire
historique francophone et la
vivent en parallèle avec la langue et la culture
métissées qui naissent dans un
tel milieu. Il va
sans dire que
certaines similarités lexicales se retrouvent ici et
là, provenant des termes
maritimes et / ou du vieux français.
Il
est intéressant de noter au Québec, par exemple,
l’expression « je suis
pour faire ça demain », qui reprend la
structure future du créole
mauricien « mo pour fer sa dimin»
ou encore, provenant du normand, le
–ti rattaché aux questions créoles et
québécoises (où il est devenu
–tu) :
to ti manz to dipin ? / tu avais-tu mangé ton
pain ? Sans
faire un cours de linguistique, ces
similarités qui apparaissent malgré les
kilomèters qui séparent les deux pays,
parlent de cette France d’origine et de cette langue
française qui nous
unissent. D’autre
part, et toujours du
point de vue de la langue, la valorisation du créole
à Maurice n’est pas sans
rappeler celle des parlers régionaux au Canada, preuve que
le français standard
lui-même s’enrichit de bourgeons linguistiques qui
assurent sa vitalité.
Il ne me reste
qu’à vous remercier de votre
patience et de votre intérêt pour la francophonie
canadienne. À
ce que j’ai pu comprendre, les points
principaux de cet article seront disponibles en format Powerpoint
(provenant de ma communication) sur Internet. Vous y
trouverez quelques photos de neige – malgré ma
promesse de ne pas évoquer de
stéréotypes.
J’espère avoir su éveiller
en vous une vision préliminaire de la pluralité
de la francophonie canadienne
et j’aimerais vous encourager à la
découvrir plus profondément... en
choisissant un des auteurs canadiens pour vos recherches,
peut-être ?
Bibliographie
Charte des droits et
libertés (1982) Ottawa : Ministre des
Approvisionnements
et Services.
Dansereau, Estelle et al. (dir)
(2005) Alberta,
village sans mur(s). Saint-Boniface, Manitoba : Les
Presses
universitaires de Saint-Boniface.
Fauchon, André (dir.)
(2005) L’Ouest :
directions, dimensions et destinations.
Saint-Boniface, Manitoba : Les Presses
universitaires de
Saint-Boniface.
Louder, Dean et Waddell, Eric (1983) Du
Continent Perdu à l'Archipel Retrouvé.
Québec: Presses de
l'Université Laval.
MacLennan, Hugh (1945) Two Solitudes.
Paré,
François (2003) La distance
habitée. Ottawa :
le Nordir.
Paré,
François (2001) Les
littératures de l’exiguïté.
Ottawa : Le Nordir.
Thériault, Joseph Yvon
(dir.) (1999) Francophonies
minoritaires au Canada : état des lieux. Moncton,
Nouveau-Brunswick : Éditions
d’Acadie
Tremblay, Michel (1972) Les belles-soeurs.
Montréal : Éditions Leméac.
Sitographie
http://www11.hrsdc.gc.ca/fr/sm/ps/rhdcc/ra/publications/elnej/cpe/2001-002381/page05.shtml
http://www.acadian-cajun.com/mondgz14.htm
www.carolynejomphe.qc.ca (Carolyne
Jomphe)
http://www.codofil.org/francais/index.html
(CODOFIL)
http://www.cvfa.ca/InformationsF/cvfa/cvfa.html
(Louder, Dean
(2003-2005) À
travers
l'Amérique avec Dean Louder :
Chroniques.)
http://www.cyberacadie.com/acadie_pays.htm
http://www.festivalinternational.com/site33.php
(Festival international de Louisiane)
http://fis.ucalgary.ca/repsit/civilisation_canada.htm
http://fis.ucalgary.ca/repsit/civilisation_canada.htm#acadie
[1] Pour une plus ample
discussion sur
le concept métaphorique de l’archipel
pour désigner la francophonie nord-américaine, prière de consulter Du
Continent perdu à l’Archipel retrouvé par Dean Louder et Eric Waddell
(1983) Québec: Presses de l'Université Laval.
[2] Le blogue maintenu
par Dean Louder,
professeur à la retraite de
l’université Laval, permet de suivre ses
pérégrinations d’explorateur moderne
à travers l’Amérique francophone tout
en
discutant des traces linguistiques et culturelles dans les
îlots dont nous
parlons. Vous
trouverez ses photos et
commentaires socio-culturels à l’adresse
suivante : http://www.cvfa.ca/InformationsF/cvfa/cvfa.html
[3] Charte des droits et
libertés (1982) Ottawa :
Ministre des Approvisionnements et Services, pp. 17 à 19.
[4] Il est important
cependant de noter
que, sur demande, les Québécois non francophones
peuvent recevoir des documents
en anglais du gouvernement alors que le contraire ne
s’applique pas dans les
provinces anglophones.
[5] Titre du premier
roman de l’auteur
canadien Hugh MacLennan Two Solitudes
(1945), une allégorie sur le Québec francophone
et le Canada anglophone qui
co-existent sans jamais se rencontrer.
[6] http://www11.hrsdc.gc.ca/fr/sm/ps/rhdcc/ra/publications/elnej/cpe/2001-002381/page05.shtml
[7] Référence
aux vêtements de laine tissés
et portés par les patriotes pendant la Révolte
des Patriotes (1838-1839) pour
boycotter les textiles anglais.
[8] Louder, Dean,
Trépanier, Cécyle et
Waddell, Éric (1999) « La francophonie
canadienne minoritaire : d’une
géographie difficile à une géographie
d’espoir » dans Francophonies
minoritaires au Canada : état des lieux,
Thériault, Joseph Yvon (dir.).
Moncton,
Nouveau-Brunswick : Éditions d’Acadie, p.
14.
[9] Pour une plus ample discussion du
sujet,
consulter Lohka, Eileen (2005) « De
l’inter à l’intra :
contributions
d’une Albertaine pas comme les autres »
dans L’Ouest : directions,
dimensions et destinations, Fauchon,
André (dir.), Saint-Boniface, Manitoba : Les
Presses universitaires de
Saint-Boniface, pp. 217-227.
[10] Comme la philosophie
derrière les écoles
d’immersion est de primer la communication,
l’enseignement favorise la
production orale et la compréhension plutôt
qu’une production écrite dont
l’exactitude serait la cible principale.
De ce fait, et considérant la
méthode globale d’apprentissage de la
langue prônée dans les années 1980,
ainsi que la pratique de ne pas corriger
excessivement afin de ne pas étouffer la
créativité, les étudiants provenant
des écoles d’immersion, tout en se faisant
comprendre et en comprenant le
français, ont souvent
des problèmes de
syntaxe, de grammaire et d’anglicismes.
[11] M. Harper, natif de
l’Ontario,
vient de l’Alberta alors que les derniers Premiers Ministres,
MM. Chrétien et
Martin venaient du Québec.
[12] Courriel du professeur Dean
Louder à l’auteur,
26 janvier 2006.
[13]
http://www.cyberacadie.com/acadie_pays.htm
[14] Ibid.
[15] En règle
générale, on trouve plus
de francophones compétents en anglais que
l’inverse.
[16] Deux de ses romans, La Sagouine et Pélagie-la-Charrette
(qui recrée en fiction l’époque de
l’exode),
ont une réputation internationale et ont
été traduits dans plusieurs
langues. La
production théâtrale de La
Sagouine a connu un énorme succès au
Canada. Antonine
Maillet réside au
Québec depuis une quarantaine d’années.
Ce fait souligne, une fois de plus (les Prix
littéraires du Gouverneur
Général octroyés aux auteurs
québécois le démontrent
également), la
prépondérance culturelle et artistique du
Québec tout en expliquant le malaise
des francophonies hors Québec envers
l’île principale de l’archipel
francophone
nord-américain. Comment
expliquer que
l’écrivaine emblématique du
Nouveau-Brunswick acadien choisisse de ne pas y
vivre ?
[17]
http://www.acadian-cajun.com/mondgz14.htm
[18] Pour un
échantillon de sites,
consulter http://fis.ucalgary.ca/repsit/civilisation_canada.htm#acadie
[19] Dérivé de
français acadien (qui inclut du
vieux français) et d’anglais, le chiac est
parlé dans les environs de Shédiac,
Moncton et Memramcook (Nouveau-Brunswick).
La syntaxe est principalement française avec
des structures de phrases anglaises
et du vocabulaire français-anglais (franglais).
Alors que certains critiquent son hybridité et
la contamination de l’anglais,
d’autres groupes acadiens défendent son statut de
langue en constante
évolution et considèrent le chiac
partie intégrale de la culture collective de la
communauté acadienne du
Nouveau-Brunswick. (traduit de l’anglais :
http://en.wikipedia.org/wiki/Chiac_language)
[20]
http://www.codofil.org/francais/index.html
[21] Ibid.
[22] http://www.festivalinternational.com/site33.php
[23] La
société louisianaise francophone
est complexe. Pour
simplifier, l’on
pourrait dire qu’aujourd’hui, le terme Cadien se
réfère surtout aux
francophones d’origine caucasienne (musique cadienne)et que
ceux d’origine
africaine sont appelés créoles (musique zydeco
– de la déformation créole du
mot « zaricot » ou haricot).
[24] Paré,
François (2003) La distance
habitée. Ottawa :
Le Nordir, p. 92.
[25] Ibid.
[26] Paré,
François (2001) Les
littératures de l’exiguïté. Ottawa : Le
Nordir, p. 19.
[27] Il s’agit du recueil Alberta, village sans mur(s), Estelle
Dansereau et al. (dir.),
publié en 2005 aux Presses universitaires de Saint-Boniface
et regroupant des
textes créatifs pluridisciplinaires de différents
genres littéraires par vingt
et un écrivains et universitaires de l’Alberta.
La variété de genres et de voix,
puisque les auteurs sont aussi bien
natifs de la province que francophones d’ailleurs au Canada
et de par le monde,
souligne justement la pluralité et la richesse de la
francophonie albertaine à
l’aube de son deuxième centenaire.
[28] Ibid, p. 124.